Le numéro 595 de Jurisassociations nous propose un dossier "Intérêt Général : un concept en mutation ?", coordonné par Charles-Benoît Heidsieck, co-fondateur du RAMEAU. Découvrez sa tribune de conclusion.

Lorsque nous avons collectivement lancé la réflexion sur les mutations de l’intérêt général en 2014 sur l’invitation d’Hubert Allier, le diagnostic était déjà posé : la crise financière avait entraîné une crise économique mondiale, aux conséquences sociales lourdes ayant engendré un début de crise politique… qui risquait de se transformer en une crise de confiance profonde pouvant remettre en cause les fondements mêmes de nos démocraties. Cinq ans après, toutes nos prévisions se sont malheureusement révélées exactes. Nous aurions aimé nous tromper, mais l’aveuglement face à l’ampleur de la transformation à engager a eu les résultats prévisibles que nous avions anticipés.

Nous ne pouvons plus fermer les yeux, voire pire : vouloir accélérer alors que nous nous rapprochons dangereusement du mur et que nous n’avons pas sérieusement investigué les moyens de l’éviter. Un seul moyen : prendre le temps parce que, justement, nous n’en avons plus ! En France, nous ne manquons ni d’idées, ni de projets, ni de talents, ni même de moyens pour agir. Alors, pourquoi cette situation ? Tout simplement parce que nous ne nous faisons pas confiance. Nous ne savons pas voir et encore moins apprécier la force de notre collectif. Ce manque de confiance s’est traduit par une perte de sens, non seulement de nos valeurs communes – au premier rang desquelles la fraternité –, mais plus encore d’un cap commun à partager.

Alors, comment (re)créer la confiance ? Il suffit de « prendre soin » de soi, des autres et du monde en s’assurant d’une réelle cohérence entre les trois. En anglais, prendre soin se traduit par care. Ces quatre lettres ouvrent un chemin pertinent : pour être en confiance, il faut accepter l’Altérité. Pour croire en cette dernière, il faut Respecter les différences, voire les aimer car elles sont source de richesses. Pour atteindre cette sagesse, il faut savoir Écouter. Certes, mais qui écouter ?

Notre postulat collectif repose sur une erreur : la fragilité n’est pas une faiblesse, mais une force collective ! Nous pensons, souvent dans un élan de générosité, qu’il convient d’aider les plus fragiles, qu’il s’agisse des personnes ou des territoires.
Nous nous trompons : en fait, ce sont eux qui nous aident à voir l’essentiel, l’essence même de notre capacité à « faire société ». Nous devons les écouter attentivement. Il ne faut pas seulement agir par empathie et bienveillance, mais aussi par souci de pertinence. La fragilité invite au bon sens. Elle oblige à développer une intelligence de la frugalité et de la solidarité, la vraie : celle qui partage et non celle qui donne. Le lien redevient alors une évidence pour agir, voire réagir. Le lien commun prime alors sur le bien commun, replaçant l’homme au cœur de la relation, quelle que soit sa fragilité.

C’est bien parce que nous sommes fragiles que nous avons besoin des autres, et c’est bien parce que nous avons besoin des autres que nous pouvons faire humanité. Collectivement, nous pouvons réussir ce qui est impossible pour chacun d’entre nous. L’histoire nous l’a montré à de nombreuses reprises : il suffit parfois de la détermination de quelques-uns pour que s’invente un monde meilleur pour tous. Sachons donc nous mettre collectivement à l’écoute des plus fragiles d’entre nous. N’ayons pas peur : ils nous montreront des chemins que nous ignorons encore mais qu’eux ont déjà compris et, ensemble, nous réussirons à relever les défis de ce début de XXIe siècle.

Après 12 ans de recherche empirique sur la co-construction du bien commun, ce chemin n’est pas une utopie mais un parcours apprenant que nombre de territoires et d’organisations ont tenté. Personne n’est encore au bout du chemin et il serait faux de faire croire que toutes les preuves sont déjà là. Pourtant, les phases déjà achevées nous prouvent que la dynamique est déjà à l’œuvre et que les « preuves de concept » ne demandent qu’à être étayées, enrichies et partagées. Sachons les voir, les écouter et les reconnaître, surtout lorsqu’elles proviennent de l’engagement de ceux dont la fragilité fait la force.

L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir. Alors, partageons ce qui peut nous en donner. Ce dossier regorge de « pousses d’espoir ». Face à ces germes d’une capacité collective à transformer nos défis d’aujourd’hui en force collective pour demain, nous n’avons qu’un pas à faire : celui du « pari de la confiance » !

Contenu du dossier « Intérêt Général : un concept en mutation » extrait de Jurisassociations n°595 du 15 mars 2019.

En savoir plus

▷ Source : Juris Associations 595, Dossier Intérêt général : un concept en mutation, 15 mars 2018.
▷ Auteur : Charles-Benoît Heidsieck, président-fondateur du RAMEAU.

Nous pensons, souvent dans un élan de générosité, qu’il convient d’aider les plus fragiles, qu’il s’agisse des personnes ou des territoires.Nous nous trompons : en fait, ce sont eux qui nous aident à voir l’essentiel, l’essence même de notre capacité à « faire société ».

Charles-Benoît Heidsiek, président-fondateur du RAMEAU